4 novembre 2016

Tout tableau est un autoportrait

Vues de Varsovie par Canaletto 

Tout tableau est un autoportrait : il représente d'abord celui qui l'a créé : avant d'être un paysage, une peinture d'histoire, une nature morte, le visage d'un autre, une scène de genre ou une composition abstraite, il « représente», — au sens où on le dirait d'un ambassadeur, mais avec une exigence infiniment plus haute de fidélité profonde aux intentions les plus secrètes, et d'expression de la totalité vivante de celui qui a confié le message, — il représente le créateur dans l'acte même de sa création cristallisée en une image. Même Canaletto, utilisant un prisme de cristal pour donner une précision documentaire à sa vision des édifices de Venise ou de Londres, porte témoignage, en chacune de ses œuvres, de son vœu le plus intime, de n'être qu'un miroir du monde, transparent aux plus fines ciselures d'un monument. Et par là-même est dit son être fondamental : plus que son visage, son rapport vécu non pas seulement avec la nature mais avec un monde reconstruit selon les plans humains, celui des architectes ; la relation qui s'établit en lui, en une sorte de soumission amoureuse au réel, entre les formes fugaces créées de main d'homme et l'éternité dans laquelle il le fige dans le cristal de lumière d'un beau ciel : lorsque l'on voudra reconstruire dans Varsovie effacée du monde, par les destructions d'Hitler, l'une des plus exquises places de la ville, c'est à partir de l'image qu'en avait saisie Canaletto deux siècles et demi auparavant. L'on refaisait ainsi à l'envers le chemin de l'artiste pour faire revivre la réalité à partir des songes.  



Roger Garaudy