2 avril 2015

l'art de diriger sa vie




Admirant les gestes harmonieux de son boucher et le rythme musical de son couteau dans les carcasses qu'il dépeçait, le prince Mui loua l'habileté de son art. Le boucher lui répondit :

 — Mon habileté vient du fait que je suis le Tao. Au tout début de ma carrière je ne voyais que le bœuf. Après des années de pratique je ne considère plus l'animal entier et travaille en me laissant guider par mon esprit plutôt que par mes yeux. Je m'accorde à la constitution naturelle de l'animal et le fil de mon couteau suit les interstices et s'engage dans les cavités. Je ne coupe ni muscles ni nerfs et encore moins les os. Un bon boucher change son couteau tous les ans parce qu'il tranche, un boucher ordinaire tous les mois parce qu'il hache. Moi, je me sers du même couteau depuis dix-neuf ans et bien qu'il ait découpé des milliers de bœufs, on dirait que son tranchant vient d'être aiguisé. La finesse de la lame s'introduit dans les espaces des articulations et des fibres et je manie mon couteau avec aisance dans les espaces vides que j'élargis ainsi. Je pose mon attention sur les difficultés particulières rencontrées à chaque fois, agis lentement, et les parties se séparent d'elles-mêmes, comme si j'émiettais une poignée de terre. Alors je retire mon couteau, me relève, souffle et le range.

 — Bien, dit le prince, les paroles de ce boucher m'apprennent l'art de diriger ma vie.  



Tchouang-tseu