3 août 2014

Glenn Gould joue Bach

Glenn Gould joue Bach


  « … Ensuite plus rien n’arrive, que des disques avec le nom dessus. Un prénom vif et sec comme l’attaque d’une sonate — Glenn. Un nom plus sourd, la vibration maintenue du nom comme dans les profondeurs d’un adagio — Gould. Glenn Gould, renard des neiges, marmotte des sons. Il joue Bach, et encore Bach, et surtout Bach. Il pourrait à vrai dire jouer n’importe quoi: le charme serait toujours le même, la grâce d’un prince adolescent, le charme d’un départ sur la pointe des notes. Quand on parle, on campe dans sa parole. Quand on se tait, on campe dans son silence. Quand on joue de la musique, on lève le camp, on replie sa tente et on s’éloigne dans le chant faible, délivré de la corvée de dire et de taire. On s’éloigne comme un jeune homme s’éloigne — sans savoir vers quoi, car sinon ce ne serait pas s’éloigner. Dans la musique on est comme dans l’amour: engagé sur le sentier de la vie faible. On va du point A au point B, d’une lumière à une autre. On est entre les deux, buchant dans le noir. Vivant d’incertitude et souriant d’hésitation, attentif à ce mouvement en nous de la vie frêle, oublieux du reste. » 

 Christian Bobin