23 mai 2014

Mazeppa



Poème symphonique de Franz Liszt 

Mazeppa, par Théodore Géricault 

 I.
 Ainsi, quand Mazeppa, qui rugit et qui pleure,
A vu ses bras, ses pieds, ses flancs qu'un sabre effleure, 
 Tous ses membres liés 
 Sur un fougueux cheval, nourri d'herbes marines, 
 Qui fume, et fait jaillir le feu de ses narines 
Et le feu de ses pieds ; 

 Quand il s'est dans ses nœuds roulé comme un reptile, 
 Qu'il a bien réjoui de sa rage inutile 
 Ses bourreaux tout joyeux, 
 Et qu'il retombe enfin sur la croupe farouche, 
 La sueur sur le front, l'écume dans la bouche, 
 Et du sang dans les yeux, 

 Un cri part ; et soudain voilà que par la plaine 
 Et l'homme et le cheval, emportés, hors d'haleine, 
 Sur les sables mouvants, 
 Seuls, emplissant de bruit un tourbillon de poudre 
 Pareil au nuage noir où serpente la foudre, 
Volent avec les vents ! 

 Ils vont. Dans les vallons comme un orage ils passent, 
 Comme ces ouragans qui dans les monts s'entassent, 
 Comme un globe de feu ; 
 Puis déjà ne sont plus qu'un point noir dans la brume, 
 Puis s'effacent dans l'air comme un flocon d'écume 
 Au vaste océan bleu. 

 Ils vont. L'espace est grand. Dans le désert immense, 
 Dans l'horizon sans fin qui toujours recommence, 
 Ils se plongent tous deux. 
 Leur course comme un vol les emporte, et grands chênes, 
 Villes et tours, monts noirs liés en longues chaînes, 
 Tout chancelle autour d'eux. 

Et si l'infortuné, dont la tête se brise,
Se débat, le cheval, qui devance la brise, 
D'un bond plus effrayé,
S'enfonce au désert vaste, aride, infranchissable,
Qui devant eux s'étend, avec ses plis de sable,
Comme un manteau rayé.

Tout vacille et se peint de couleurs inconnues :
Il voit courir les bois, courir les larges nues,
Le vieux donjon détruit,
Les monts dont un rayon baigne les intervalles ; 
 Il voit ; et des troupeaux de fumantes cavales 
 Le suivent à grand bruit !

Et le ciel, où déjà les pas du soir s'allongent,
Avec ses océans de nuages où plongent 
 Des nuages encor, 
Et son soleil qui fend leurs vagues de sa proue,
Sur son front ébloui tourne comme une roue
De marbre aux veines d'or ! 

 Son oeil s'égare et luit, sa chevelure traîne,
Sa tête pend ; son sang rougit la jaune arène,
Les buissons épineux ;
Sur ses membres gonflés la corde se replie,
Et comme un long serpent resserre et multiplie
Sa morsure et ses nœuds.

Le cheval, qui ne sent ni le mors ni la selle,
Toujours fuit, et toujours son sang coule et ruisselle,
Sa chair tombe en lambeaux ;
Hélas ! voici déjà qu'aux cavales ardentes
Qui le suivaient, dressant leurs crinières pendantes,
Succèdent les corbeaux !

Les corbeaux, le grand-duc à l'oeil rond, qui s'effraie,
L'aigle effaré des champs de bataille, et l'orfraie,
Monstre au jour inconnu,
Les obliques hiboux, et le grand vautour fauve
Qui fouille au flanc des morts où son col rouge et chauve
Plonge comme un bras nu ! 

Tous viennent élargir la funèbre volée ;
Tous quittent pour le suivre et l'yeuse isolée, 
Et les nids du manoir.
Lui, sanglant, éperdu, sourd à leurs cris de joie,
Demande en les voyant qui donc là-haut déploie
Ce grand éventail noir.

La nuit descend lugubre, et sans robe étoilée.
L'essaim s'acharne, et suit, tel qu'une meute ailée,
Le voyageur fumant.
Entre le ciel et lui, comme un tourbillon sombre 
 Il les voit, puis les perd, et les entend dans l'ombre
Voler confusément. 

Enfin, après trois jours d'une course insensée,
Après avoir franchi fleuves à l'eau glacée, 
Steppes, forêts, déserts,
Le cheval tombe aux cris de mille oiseaux de proie,
Et son ongle de fer sur la pierre qu'il broie 
Éteint ses quatre éclairs. 

Voilà l'infortuné, gisant, nu, misérable,
Tout tacheté de sang, plus rouge que l'érable
Dans la saison des fleurs.
Le nuage d'oiseaux sur lui tourne et s'arrête ;
Maint bec ardent aspire à ronger dans sa tête
Ses yeux brûlés de pleurs.

Eh bien ! ce condamné qui hurle et qui se traîne,
Ce cadavre vivant, les tribus de l'Ukraine 
Le feront prince un jour.
Un jour, semant les champs de morts sans sépultures,
Il dédommagera par de larges pâtures
L'orfraie et le vautour. 

Sa sauvage grandeur naîtra de son supplice.
Un jour, des vieux hetmans il ceindra la pelisse,
Grand à l'œil ébloui ; 
Et quand il passera, ces peuples de la tente,
Prosternés, enverront la fanfare éclatante
Bondir autour de lui !

II.

Ainsi, lorsqu'un mortel, sur qui son dieu s'étale,
S'est vu lier vivant sur ta croupe fatale,
Génie, ardent coursier,
En vain il lutte, hélas ! tu bondis, tu l'emportes
Hors du monde réel dont tu brises les portes 
 Avec tes pieds d'acier !

Tu franchis avec lui déserts, cimes chenues
Des vieux monts, et les mers, et, par delà les nues,
De sombres régions ; 
Et mille impurs esprits que ta course réveille
Autour du voyageur, insolente merveille,
Pressent leurs légions ! 

Il traverse d'un vol, sur tes ailes de flamme,
Tous les champs du possible, et les mondes de l'âme ;
Boit au fleuve éternel ;
Dans la nuit orageuse ou la nuit étoilée,
Sa chevelure, aux crins des comètes mêlée,
Flamboie au front du ciel.

Les six lunes d'Herschel, l'anneau du vieux Saturne,
Le pôle, arrondissant une aurore nocturne
Sur son front boréal,
Il voit tout ; et pour lui ton vol, que rien ne lasse,
De ce monde sans borne à chaque instant déplace 
L'horizon idéal.

Qui peut savoir, hormis les démons et les anges,
Ce qu'il souffre à te suivre, et quels éclairs étranges
À ses yeux reluiront, 
Comme il sera brûlé d'ardentes étincelles,
Hélas ! et dans la nuit combien de froides ailes
Viendront battre son front ?

Il crie épouvanté, tu poursuis implacable.
Pâle, épuisé, béant, sous ton vol qui l'accable 
Il ploie avec effroi ;
Chaque pas que tu fais semble creuser sa tombe.
Enfin le terme arrive... il court, il vole, il tombe, 
Et se relève roi !

 Victor Hugo



Mazeppa, par Louis Guesnet