19 avril 2014

Rétablissons les faits

La liberté guidant le peuple, par Eugène Delacroix, 1830


  « On a dit que lhomme qui tient une espingole à la droite de la Liberté était le portrait du peintre. De là à dire que Delacroix s’était battu comme un enragé, il n’y avait qu’un pas.
 Aussi se répandit-il que Delacroix était un républicain furieux. Pauvre cher Delacroix, nous avons passé notre vie à être de la même opinion en arts, mais ennemis jurés en politique. 
Rétablissons donc les faits et ne laissons pas passer ce crieur de fausses légendes. 
Lorsque, le 27 juillet, je rencontrai Delacroix du côté du Pont dArcole, et qu’il me montra quelques-uns de ces hommes qu’on ne voit que les jours de révolution et qui aiguisaient sur le pavé l’un un sabre, l'autre un fleuret, Delacroix, je vous en réponds, avait grand peur, et il me témoigna sa peur de la façon la plus énergique. 
Mais quand Delacroîx vit flotter sur Notre-Dame le drapeau aux trois couleurs, quand il reconnut lui, fanatique de l’Empire, dont le père, sous l’Empire, avait été préfet des deux villes les plus importantes de France, dont le frère aîné avait été blessé sur cinq ou six champs de bataille, dont le second frère avait été tué à Friedland, quand il reconnut. lui, fanatique de lEmpire, l’étendard de l’Empire, ah! ma foi, il n'y tint plus, lenthousiasme prit la place de la peur, et il glorifia ce peuple, qui d’abord l’avait effrayé.
 Le portrait de l’Homme à l’espingole le portrait de Delacroix? Allons donc! celui-là est un véritable homme du peuple et Delacroix est une nature aristocratique, je vous en réponds. Celui-là est un modèle tout simplement, la Liberté est un modèle, le Gamin lui-même est un modèle. Jamais Delacroîx n’a tant fait pour un tableau. Je le sais, moi qui lui ai vu faire la plupart de ses tableaux.»  

   Alexandre Dumas