28 mars 2014

Le loup et l'agneau

Illustration de la fable par Marc Chagall 

La raison du plus fort est toujours la meilleure ; 
Nous l'allons montrer tout à l'heure. 
Un Agneau se désaltérait
Dans le courant d'une onde pure.
Un Loup survient à jeun, qui cherchait aventure,
Et que la faim en ces lieux attirait.
« Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
Dit cet animal plein de rage :
Tu seras châtié de ta témérité. 
— Sire, répond l'Agneau, que Votre Majesté 
Ne se mette pas en colère ; 
Mais plutôt qu'elle considère 
Que je me vas désaltérant 
Dans le courant,
Plus de vingt pas au-dessous d'Elle ; 
Et que par conséquent, en aucune façon, 
Je ne puis troubler sa boisson. 
— Tu la troubles, reprit cette bête cruelle ; 
Et je sais que de moi tu médis l'an passé. 
— Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né ?
Reprit l'Agneau ; je tette encore ma mère. 
— Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.
 — Je n'en ai point. — C'est donc quelqu'un des tien» ; 
Car vous ne m'épargnez guère, 
Vous, vos bergers, et vos chiens. 
On me l'a dit : il faut que je me venge. » 
Là-dessus, au fond des forêts 
Le Loup l'emporte et puis le mange, 
Sans autre forme de procès.