20 février 2014

Henry de Groux par Léon Bloy




La chevauchée des Walkyries, par Henry de Groux

  

Photographie d'Henry de Groux 


 « Il est peintre celui-là comme on est lion ou requin, tremblement de terre ou déluge ; seulement, il faudrait un peu plus que le langage des hommes pour exprimer combien Dieu a voulu qu'il fût peintre, le malheureux ! car il semblait que tout en lui dût s'opposer à cette vocation. « Ah ! il peut faire tout ce qu'il voudra, il peut affoler d'admiration ou d'effroi une horde plus ou moins nombreuse d'intellectuels et de passionnés ; probablement même lui arrivera-t-il, un prochain jour, d'éclater sur la multitude par quelque trouvaille gigantesque, eh bien ! non, quand même, ce n'est pas cela. « On peut se le représenter vagabond, chef de brigands, incendiaire, pirate sans merci, combattant des deux mains comme ce flibustier de cauchemar qui ne bondissait sur les galions de Vera-Cruz ou de Maracaïbo qu'après avoir allumé une chandelle dans chacune des boucles de ses interminables cheveux noirs. Il est encore plus facile de le rêver bonnement gardant des pourceaux sous les chênes de quelque vieux monastère, en un paysage de vitrail, et la tête coiffée du nimbe des saints bergers, car c'est une âme d'une simplicité adorable. « Mais la peinture, ou si l'on préfère, la syntaxe de la peinture, ses préceptes et ses méthodes, ses lois, ses canons, ses rubriques, ses dogmes, sa liturgie, sa tradition, rien de tout cela n'a jamais pu dépasser son seuil. « Au fait, ne serait-ce pas là une manière sublime de concevoir et de pratiquer l'art de peindre, analogue à l'évangélique perfection qui consiste à se dépouiller de tout ? « On lui reproche comme à Delacroix, l'indigence de son dessin et la frénésie de sa couleur. On lui reproche surtout d'exister, car vraiment il existe trop. Ceux de ses confrères dont l'imagination est une source de colle ne s'expliquent pas un bouillon de vie aussi impétueux. Comment pourrait-il s'attarder à une exactitude rigoureuse, même si elle était indispensable, dans l'exécution de ses tableaux ? Ne voit-on pas qu'il risquerait de ne pas rattraper son âme qui galope toujours devant lui sur une cavale sans frein ? « Eh ! oui, justement, il n'a que cela, son âme, la plus généreuse et la plus princesse des âmes. Il s'en empare, il la baigne, il la trempe dans un sujet digne d'elle et la jette ruisselante sur une toile. C'est tout son métier, cela, tout son procédé, tout son truc, mais c'est si puissant qu'on en crie, qu'on en pleure, qu'on en sanglote, qu'on en pend la fuit, en levant les bras ! »    

Léon Bloy