14 décembre 2013

Misères du désir

dessin de Sani 


«...Partout et de tous temps, les hommes de tous milieux ont été contraints à ce que feu monsieur Bourdieu appelait la “reproduction sociale”, les femmes étant d’abord contraintes par la Nature à la reproduction tout court (maternité, maternage). “Reproduction sociale” qui signifie, dans le langage courant, que “pour prendre femme il faut d’abord pouvoir la faire vivre”. Un lien entre misère et célibat qui constitue la préoccupation première des hommes pauvres et, plus encore, des hommes pauvres des sociétés traditionnelles. Une très belle chanson d’Ibrahim Ferrer, puisée au répertoire des Caraïbes et récemment remise au goût du jour par un documentaire de Wim Wenders, ne nous dit-elle pas en espagnol  Je travaille jour et nuit pour pouvoir me marier  ? Même si le bourgeois des villes a du mal à l’admettre, préférant croire à la toute-puissance de sa séduction plutôt qu’à sa surdétermination par son pouvoir d’achat, chaque fois qu’il veut séduire, il commence par payer. Quand il invite une fille à dîner, il paye (malgré le baratin féministe, c’est toujours comme ça), ensuite, si ce n’est pas suffisant, il l’emmène en boîte où il re-paye, puis, si elle résiste encore, en week-end où ça lui coûte un peu plus cher. Or, cet investissement préalable à toute création de couple, en espèces (thune) et en matériel (hôtel), traditionnellement et durablement dévolu au mâle, est problématique pour le sous-prolétaire de banlieue arabo-musulman. Pas d’argent, pas de resto propice à la déclaration romantique, pas d’endroit avec lit, peau de bête et feu de bois... Vous le savez ou vous ne le savez pas, mais c’est très dur de séduire une fille, de la faire rêver, quand on n’a rien d’autre à offrir qu’une misère qui est déjà la sienne. Sans oublier les interdits sexuels de l’Islam, la surveillance des frères, des cousins, l’image dévalorisante de l’Arabe (dont il est un peu responsable) et la promiscuité d’un quartier qui fonctionne en vase clos, où tout le monde se connaît.
 Conclusion de ce réaliste constat : en banlieue, chez les mâles il n’y a que le dealer qui tire, grâce à la thune, et le plus souvent hors de la cité. Il baise jusqu’à ce qu’il aille en prison où il reperd d’un coup toute son avance, la taule étant sans doute le seul endroit au monde où l’on baise encore moins qu’en banlieue. Pendant ce temps très long, les autres fument du shit, et si cet équivalent de la fiole (le bromure distribué aux taulards pour calmer leurs ardeurs) ne les abrutit pas assez, ils se branlent devant des cassettes porno sur des salopes à moitié blondes qui ne contribuent pas, vous en conviendrez, à leur donner une image respectable de la femme occidentale...» 
 



Alain Soral