20 août 2013

Angkor






  « À des époques imprécises, cette ville, depuis des siècles ensevelie, fut une des splendeurs du monde. De même que le vieux Nil, avec son limon seul, avait fait éclore dans la vallée une civilisation merveilleuse, ici, le Mékong, épandant chaque année ses eaux, avait déposé de la richesse et préparé l'empire fastueux des Khmers. C'est vraisemblablement à l'époque d'Alexandre le Macédonien qu'un peuple émigré de l'Inde vint s'implanter sur les bords de ce grand fleuve, après avoir subjugué les indigènes craintifs (des hommes à petits yeux adorateurs du serpent). Les conquérants amenaient à leur suite les dieux du brahmanisme, les belles légendes du Ramayana et, à mesure que croissait leur opulence sur ce sol fertile, ils élevaient partout des temples gigantesques, ciselés de mille figures. Plus tard - quelques siècles plus tard, on ne sait trop, car l’existence de ce peuple s’est beaucoup effacée de la mémoire des hommes -, les puissants souverains d’Angkor virent arriver de l’Occident des missionnaires en robe jaune, porteurs de la lumière nouvelle dont s’émerveillait le monde asiatique : le Bouddha, devancier de son frère Jésus, venait d’éclairer l’Inde, et ses envoyés se répandaient vers l’Extrême Asie, pour y prêcher cette même morale de pitié et d’amour que les disciples du Christ avaient récemment donnée à l’Europe. Alors les farouches temples de Brahmâ devinrent des temples bouddhiques ; les statues de leurs autels changèrent d’attitude et baissèrent les yeux avec des sourires plus doux. Il semble que sous le bouddhisme, la ville d’Angkor connut l’apogée de sa gloire. Mais l’histoire de son rapide et mystérieux déclin n’a pas été écrite, et la forêt envahissante en garde le secret. Le petit Cambodge actuel, conservateur de rites compliqués au sens perdu, est un dernier débris de ce vaste empire des Khmers qui, depuis plus de cinq cents ans, a fini de s’éteindre sous le silence des arbres et des mousses…» 

 Pierre Loti