28 mai 2013

Le pays où l'allégorie est la loi des existences...

Le chanteur indien, par Gustave Moreau 


« ..., j’ai levé les yeux et j’ai vu ce Chanteur indien que je n’entendais pas, qui ne bougeait pas, mais dont la poitrine soulevait les roses qui le couvraient, et devant qui les femmes inclinaient les fleurs. Aussitôt en moi aussi le chanteur s’est réveillé. et tant qu’il a été réveillé, rien n’aurait pu le distraire de ce qu’il avait à dire. et un instant secret m’avertissait, mot à mot, du mot que je devais dire. et des pensées plus brillantes me fussent-elles venues, des raisons qui m’eussent fait paraître plus intelligent, je les écoutais ne pouvant m’éloigner de la tâche invisible mais proposée. Car le chanteur qui est en moi est doux aussi comme une femme, mais il est grave aussi comme un prêtre. et c’est parce que ce pays mystérieux qui se déroule alors devant nous, existe bien réellement, quand nous le franchissons au galop avec une telle ivresse, que toutes les toiles que nous en rapportons, si nous avons vraiment été les y chercher là-même, c’est-à-dire si nous étions vraiment inspirés, et si nous avons eu soin de n’y rien mêler de l’âme vulgaire, c’est-à-dire si nous avons été consciencieux, si nous avons travaillé, se ressemblent entre elles. C’est pourquoi quand je levai les yeux dans ce salon et que j’aperçus le grave et le doux chanteur sur son cheval au museau féroce et aux yeux tendres, harnaché de roses et de pierres précieuses, soulevant sur sa poitrine par l’élan d’un rythme inentendu les roses qui l’entouraient, suivi de l’oiseau qui le connaissait, devant un soleil couchant habituel, j’ai pu dire : c’est un Gustave Moreau. il est plus beau peut-être encore que les autres, aux autres il est comme de belles paroles, le chant. Comme la poitrine entourée de roses du jeune chanteur, il est soulevé par l’enthousiasme. Mais il vient bien, comme les autres, du pays où les couleurs ont cette couleur, où les poètes ont un visage de femme et les insignes des rois, sont aimés des oiseaux, connus de leurs chevaux, couverts de pierres précieuses et de roses, c’est-à-dire où c’est l’allégorie qui est la loi des existences. »   

Marcel Proust



Le poète mort,  par Gustave Moreau