22 mai 2013

Le jour et la nuit



Le Jour, Odilon Redon 1911






La Nuit, Odilon Redon 1911


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« Le Jour et la Nuit ! Allégories mes chéries ! Le Jour et la Nuit ! Mallarméennes fenêtres sur le Trouble même, splendide nocturen diffus avec les fusains au garage, et diurne éclatant de pâte de cagnard pur, floral, intercellulaire, poudré, poudroyé... Odilon frôle le grain. Sa nuit n'est pas obscure et son jour est plus clair que le jour. C'est le chien et le loup - entre deux crépuscules - qui violent en loubards cette chienne d'aube... Aucun chagallisme ici : Redon est au fond de lui-même, il épouse ses glandes d'or. Il ne peint plus au charbon : il dépose un miel merveilleux sur ces globes. Il a vraiment l'or, comme les auréoles des prérenaissants pouvaient l'avoir. Deux jardins de brumes. Une double avenue de gouttes de bijoux imprécis. La Nuit ? Un papillonnage de globules, de feuilles, de monnaies-du-pape, ventées dans le rose, le bleu, les beiges sales par nuées foisonnantes où toute la famille Téyaf est décapitée par portraits ailés comme certains chérubins italiens. Noël, Noël lui-même, est bien visible en jeune garçon dans un nuage gris. une sphinge très élégante interroge le sphinx. Un singe signifie quelques lianes qui s'enroulent encore dans les rayons, les tiges fines et les fleurs d'un gros arbre. Les fruits ont des visages. Les ailes n'ont plus besoin d'oiseaux. Un énorme trèfle humain plane. Deux femmes visitent la nuit claire, dans une gerbe de lauriers. Une colonne de pierre ne suffit pas à rappeler que nous sommes dans une ruine grecque. Un centaure joue de la contrebasse pourtant... Quelques femmes en lambeaux flottent parmi des anges et des larmes de lueurs. Vision d'un amas d'yeux myopes et surtout la lumière, cartes de France sur la toile émue : nous entrons dans ce tableau comme une pensée trop forte vient troubler le passage du rêve au sommeil, comme une main plonge dans un aquarium. C'est le Jour qu'Andréa préférait : il le trouvait mieux "construit" même pour l'oeuvre délibérément informe et effilochée d'Odilon Redon qui semble toujours peindre sur un motif imaginaire. Le Jour ! Surtout le Jour car l'anthropomorphisme (pour lequel Redon, comme Morandi, est mal doué) est plus absent que dans la Nuit. Le Jour est plus résolument végétal et comme peint par écume pure, délire d'ors et de bleus faits avec rien. Le Jour est moins larvaire, moins foetal, plus musical, plus céleste. C'est le sky nautique de deux anges papilionacés glissant dans la mousse de citron sur leur huître de gaze, et entraînés dans un feu de paille éternel par 4 chevaux se cabrant de joie. Ils vont bientôt dépasser les montagnes. Nous surprenons la scène de quelque Thessalie, d'un bosquet de pétales en polka, d'un taillis de Thaïs, dans une bataille de polochons, de plumes de paons ! Jamais la flore d'Odilon n'a mieux swingué. Ses grands bouquets sont enterrés ! Tout s'emmêle là : tout devient boules de neige jaunes à reculons, à tire d'aile, voies lactées de globes de cotillons végétaux, mousse-brouillard d'où émergent des millions d'ondes en hachures, en traits traînés sur le grain de la toile sans plus beaucoup de peinture dessus, des milliards de poils de lumière pure, des artichauts abstraits, emportés par des abeilles gommées, des papillons non identifiés, des boules introuvables d'amygdales improbables par monticules écroués, en dérive lumineuse comme une jungle qui tomberait du ciel, d'un ciel au-dessus du Ciel. Ah ! Quelle orgie de halos ! Oh ! Quelle ébullition de Nymphéas spéciaux ! Nénuphars à la surface du ciel ! Monet y perdrait ses petits ! Ô constellations infinies de corolles dégradées, de glandes sans venin où tout se moléculise, se parcellise derrière mille voiles enfumés ! Andréa s'approcha tout près : le grain est à peine saupoudré de peinture par pollens : les couleurs sont posées dans leurs touches mêmes comme des rivières dans des écrins. La continuité du trait est remplacée par de savants tamponnements, des flammèches, des empreintes. Le Pinceau traîne dans la lumière, il explose en points doux au moment où il touche le sol vertical de la toile. Toujours très peu de peinture, le moins possible. Andréa de Bocumar se retrouvait parfaitement dans cet univers cellulaire de germes, floral sans chichas, pure chorégraphie de ce qui pend et se soulève dans les comètes, les fleurs filantes comme des étoiles, les grappes, les flottements de feuilles papillifères, les éclosions, les écroulements, tout son bordel de végétalophile incurable dont Gustave Téyaf devait avoir autant besoin que lui pour vivre. »