11 mai 2009

Il n'y a pas de couleur, tout est coloré

Le port de La Rochelle, Bernard Buffet

...J'ai du monde une vision qu'on pourrait dire sobre et élégante (ce qu'ont très bien compris les Japonais). Bernard Buffet respecte cette sobriété et cette élégance (à quoi je suis obligé puisque je vois par mon oeil et que je ne peux pas voir par mon oreille). Dans un de ses paysages de banlieue, avec un canal et un pont, c'est sous le pont qu'il place la petite tache de verdure que font les peupliers et les bouleaux dans la perspective du canal. Là, cette couleur évoque toute la profondeur du paysage, le calme des eaux avec une légèreté de touche comparable à la légèreté de touche de certains Corot (notamment ceux de Londres). Elle est seule, et je crie au miracle car, l'ardoise du toit de la maison style Exposition Universelle qui est à gauche, je n'ai besoin de personne (et surtout pas du peintre) pour en voir la couleur. Je n'ai besoin que de sa forme. De même pour le bleu industriel du pont, je n'ai besoin que de la forme du pont; sa couleur est tellement commune que la forme ne la suggère pas assez. J'en vois assez. Je jouis sans mélange de rapports où il m'est laissé la liberté de mettre moi-même la dose. C'est encore plus sensible dans une rangée de façades de maisons de pêcheurs où le blanc le plus simple et le gris le plus discret donnent, juxtaposés, la plus étrange lumière. Celle même des soirs à crachins quand le soleil n'est voilé que par quelques mètres d'épaisseur de nuages mais qu'il pleut. Il n'y a pas de couleur, tout est coloré. La vérité est si criante que le rapport des couleurs nous réjouit sans que les couleurs y soient. C'est pourquoi je parlais des Japonais. J'ai eu cent fois envie de voler des tableaux de Bernard Buffet. Il y a un port de La Rochelle où tout (et l'esprit, et Dieu sait si l'esprit d'un port ... ) est exprimé par cette faculté de suggestion, par cet art élégant et sobre et qui sollicite le plus secret de mes sensations avec la plus extrême courtoisie.