31 mars 2009

Le bar de Manet


Un bar aux Folies-Bergère, Édouard Manet - 1882



« - Pourquoi toutes les autres fleurs peintes, à côté, ont-elles l’air mortes ?
- Parce qu’elles ne sont pas passées par la mort.
- Le mal ?
- Non. Le bien profond de la mort. Son velours. Au couteau simple. Au ciseau de luxe. A l’indifférence vibrante. Fleurs à boire.
- Le bar ?
- Au champagne. Deux roses, une jaune et une rose. C’est la consommation que sert le tableau. Le reste est illusion, tournoiement gai de fantômes. Suzon est décolletée en alpha et rejoint le lustre et les hublots de lumière, oméga. Tu vois une toile en miroir, les Folies sont au-delà du miroir. A-t-elle des boucles d’oreilles ? Un chignon ? Sa table de marbre n’est-elle pas un étal de morgue ?
- Elle est triste ?
- Même pas. Perdue. Regard perdu. Ni gaie ni triste. Magnifique. Manchettes et collerettes de dentelles, eucharistie, sainte-table. Elle officie dans le vague. Bien calée sur ses mains, offrant ses poignets, son pouls.
- Elle est rousse ?
- Blond vénitien. Fleur blonde et noire, avec feuillage. La foule, elle, est noyée. Naufrage enjoué. Paquebot. Trapèze. Je vais même jusqu’à compter les boutons de sa redingote. Huit.
- Pile ou face ?
- Les deux, les deux. C’est le prix du rêve. Vous voulez quoi ? La taille ? Le cul ? Non, le verre et les fleurs, toujours. Tu sais, quand on rêve qu’on ramène une fleur du pays enchanté. La gauche ? La droite ? Es-tu ici ? Là-bas ? Partout ? Nulle part ? De quel côté ? D’où ?
- Mieux que Nana ?
- Le miroir de Nana ne reflètera jamais rien. [...] ... Et il va perdre une jambe... Il rentre dans le néant sur un pied, comme un danseur. Une seule réalité : les Folies-Bergères. Tous en scène ! Dissous ! Rien que le bar ! »