23 avril 2014

Après la bataille



Le Général Léopold Hugo avec deux de ses frères et son fils Abel par Julie Hugo 


Mon père, ce héros au sourire si doux, 
Suivi d'un seul housard qu'il aimait entre tous 
Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille, 
Parcourait à cheval, le soir d'une bataille, 
Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit. 
Il lui sembla dans l'ombre entendre un faible bruit. 
C'était un Espagnol de l'armée en déroute 
Qui se traînait sanglant sur le bord de la route, 
Râlant, brisé, livide, et mort plus qu'à moitié. 
Et qui disait: " A boire! à boire par pitié ! " 
Mon père, ému, tendit à son housard fidèle 
Une gourde de rhum qui pendait à sa selle, 
Et dit: "Tiens, donne à boire à ce pauvre blessé. " 
Tout à coup, au moment où le housard baissé 
Se penchait vers lui, l'homme, une espèce de maure, 
Saisit un pistolet qu'il étreignait encore, 
Et vise au front mon père en criant: "Caramba! " 
Le coup passa si près que le chapeau tomba 
Et que le cheval fit un écart en arrière. " 
Donne-lui tout de même à boire ", dit mon père.  



Victor Hugo

22 avril 2014

Caricatures





  « Il est fort amusant de constater combien les gens aiment à se conformer à leur légende - de même qu'il est indéniable que les individus s'identifient aux caricatures qu'on fait d'eux. »

 Sacha Guitry



 

21 avril 2014

Afin de me couvrir de fourrure et de moire

 
Nijinski (Affiche de Jean Cocteau) 



Afin de me couvrir de fourrure et de moire 
Sans de ses larges yeux renverser l'encre noire 
Tel un sylphe au plafond, tel sur la neige un ski 
Jean sauta sur la table auprès de Nijinski
C'était dans un salon purpurin de Larue 
Dont l'or, d'un goût douteux, jamais ne se voila. 
La barbe d'un docteur blanditieuse et drue 
Déclarait : " Ma présence est peut-être incongrue 
Mais s'il n'en reste qu'un je serai celui-là. " 
Et mon cœur succombait aux coups d'Indiana.  



Marcel Proust




 

20 avril 2014

tenir son journal




« L’œuvre qu’on fait est une façon de tenir son journal. »

19 avril 2014

Rétablissons les faits

La liberté guidant le peuple, par Eugène Delacroix, 1830


  « On a dit que lhomme qui tient une espingole à la droite de la Liberté était le portrait du peintre. De là à dire que Delacroix s’était battu comme un enragé, il n’y avait qu’un pas.
 Aussi se répandit-il que Delacroix était un républicain furieux. Pauvre cher Delacroix, nous avons passé notre vie à être de la même opinion en arts, mais ennemis jurés en politique. 
Rétablissons donc les faits et ne laissons pas passer ce crieur de fausses légendes. 
Lorsque, le 27 juillet, je rencontrai Delacroix du côté du Pont dArcole, et qu’il me montra quelques-uns de ces hommes qu’on ne voit que les jours de révolution et qui aiguisaient sur le pavé l’un un sabre, l'autre un fleuret, Delacroix, je vous en réponds, avait grand peur, et il me témoigna sa peur de la façon la plus énergique. 
Mais quand Delacroîx vit flotter sur Notre-Dame le drapeau aux trois couleurs, quand il reconnut lui, fanatique de l’Empire, dont le père, sous l’Empire, avait été préfet des deux villes les plus importantes de France, dont le frère aîné avait été blessé sur cinq ou six champs de bataille, dont le second frère avait été tué à Friedland, quand il reconnut. lui, fanatique de lEmpire, l’étendard de l’Empire, ah! ma foi, il n'y tint plus, lenthousiasme prit la place de la peur, et il glorifia ce peuple, qui d’abord l’avait effrayé.
 Le portrait de l’Homme à l’espingole le portrait de Delacroix? Allons donc! celui-là est un véritable homme du peuple et Delacroix est une nature aristocratique, je vous en réponds. Celui-là est un modèle tout simplement, la Liberté est un modèle, le Gamin lui-même est un modèle. Jamais Delacroîx n’a tant fait pour un tableau. Je le sais, moi qui lui ai vu faire la plupart de ses tableaux.»  

   Alexandre Dumas



17 avril 2014

Sur un portrait de Madame Récamier




Madame Récamier, par Jacques-Louis David, 1800 


Madame Récamier. 
Pour un sourire d’elle 
On vit Chateaubriand cesser d’être infidèle


   Paul-Jean Toulet





Madame Récamier par François Gérard, 1805 




15 avril 2014

terrifiante associée




La Haine, par Félix Vallotton, 1906 


« Qu'est-ce que l'homme a donc fait de si grave qu'il lui faille subir cette terrifiante associée qu'est la femme ? »   



Félix Vallotton




13 avril 2014

tag promu oeuvre d’art




métro parisien tagué 


« ...Finis le génial Joey Starr, le tag promu oeuvre d’art par Jack Lang pour bien rappeler au beauf, assis dessus dans le métro saccagé qui le conduit à son travail précaire, qu’il n’a décidément aucun goût pour l’avant-garde, ce gros con d’ex-coco qui ne comprenait déjà rien à Picasso ! ... »   



Alain Soral




11 avril 2014

On y habite. On y oublie

Baiser par Théodore Géricault 


« Un baiser apaise la faim, la soif. On y dort. On y habite. On y oublie.  »   


Jacques Audiberti



9 avril 2014

Une définition de la poésie

Pluie torrentielle à Haïti 


La poésie, c'est notre père qui arrive un soir sous une pluie torrentielle, et qui nous chante une complainte qu'il a composée pour une petite cuillère en argent.

Notre père voulait arrêter la pluie de septembre avec une petite cuillère, et la pluie a retourné son esprit comme un vieux pantalon.

La poésie, c'est : un père haïtien qui perd la raison pour une petite cuillère mise en chanson sous une pluie qui pousse avec rage tout près de notre enfance ! 



René Depestre

7 avril 2014

maisons zen

tableau de Pierre Soulages


  « La vision de Soulages est plus puissante que la mort, elle l’arrête comme jadis on arrêtait un vampire avec une croix. Ce noir charpente mon cerveau, y tend ses poutres maîtresses dont le deuil n’est qu’apparent : le noir est l’éclair d’un sabre de cérémonie, une décapitation qui ouvre le bal des lumières. Ces œuvres appellent le grand air, leurs falaises réclament un vent furieux. Je ne suis pas devant l'œuvre d’un contemporain mais devant le plus archaïque des peintres. Ses peintures sont des maisons zen, les trois quarts d’une maison zen dont le spectateur fait le quart restant. » 

 Christian Bobin

5 avril 2014

l'image forte




Le calice du devenir, par Odilon Redon, 1894



  « Le propre de l’image forte est d’être issue du rapprochement spontané de deux réalités très distantes dont l’esprit seul a saisi les rapports. »   


Pierre Reverdy





3 avril 2014

callipyge

Vénus callipyge 


« La Vénus callipyge avait un bel avenir derrière elle.  »   



Tristan Bernard

 

1 avril 2014

Faire l'autruche




« Les carottes prouvent qu'il ne suffit pas de faire l'autruche pour échapper à l'appétit de l'homme. »   


Sylvain Tesson




30 mars 2014

Monte sur moi




Monte sur moi comme une femme 
Que je baiserais en gamin 
Là. C’est cela. T’es à ta main ? 
Tandis que mon vit t’entre, lame 

Dans du beurre, du moins ainsi 
Je puis te baiser sur la bouche, 
Te faire une langue farouche 
Et cochonne et si douce, aussi ! 

Je vois tes yeux auxquels je plonge 
Les miens jusqu’au fond de ton cœur 
D’où mon désir revient vainqueur 
Dans une luxure de songe. 

Je caresse le dos nerveux, 
Les flancs ardents et frais, la nuque, 
La double mignonne perruque 
Des aisselles et les cheveux ! 

Ton cul à cheval sur mes cuisses 
Les pénètre de son doux poids 
Pendant que s’ébat mon lourdois 
Aux fins que tu te réjouisses, 

Et tu te réjouis, petit, 
Car voici que ta belle gourle 
Jalouse aussi d’avoir son rôle, 
Vite, vite, gonfle, grandit, 

Raidit... Ciel ! la goutte, la perle 
Avant-courrière vient briller 
Au méat rose : l’avaler, 
Moi, je le dois, puisque déferle 

Le mien de flux, or c’est mon lot 
De faire tôt d’avoir aux lèvres 
Ton gland chéri tout lourd de fièvres 
Qu’il décharge en un royal flot. 

Lait suprême, divin phosphore 
Sentant bon la fleur d’amandier, 
Où vient l’âpre soif mendier, 
La soif de toi qui me dévore 

Mais il va, riche et généreux, 
Le don de ton adolescence, 
Communiant de ton essence, 
Tout mon être ivre d’être heureux.   



Paul Verlaine



28 mars 2014

Le loup et l'agneau

Illustration de la fable par Marc Chagall 

La raison du plus fort est toujours la meilleure ; 
Nous l'allons montrer tout à l'heure. 
Un Agneau se désaltérait
Dans le courant d'une onde pure.
Un Loup survient à jeun, qui cherchait aventure,
Et que la faim en ces lieux attirait.
« Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
Dit cet animal plein de rage :
Tu seras châtié de ta témérité. 
— Sire, répond l'Agneau, que Votre Majesté 
Ne se mette pas en colère ; 
Mais plutôt qu'elle considère 
Que je me vas désaltérant 
Dans le courant,
Plus de vingt pas au-dessous d'Elle ; 
Et que par conséquent, en aucune façon, 
Je ne puis troubler sa boisson. 
— Tu la troubles, reprit cette bête cruelle ; 
Et je sais que de moi tu médis l'an passé. 
— Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né ?
Reprit l'Agneau ; je tette encore ma mère. 
— Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.
 — Je n'en ai point. — C'est donc quelqu'un des tien» ; 
Car vous ne m'épargnez guère, 
Vous, vos bergers, et vos chiens. 
On me l'a dit : il faut que je me venge. » 
Là-dessus, au fond des forêts 
Le Loup l'emporte et puis le mange, 
Sans autre forme de procès.