29 septembre 2014

le beau et l'agréable

Les bergers d'Arcadie (et in Arcadia ego) par Nicolas Poussin, 1638-1640 


« En ce qui concerne l'agréable, chacun consent à ce que son jugement, qu'il fonde sur un sentiment personnel et privé, et en vertu duquel il dit d'un objet qu'il lui plaît, soit du même coup restreint à sa seule personne. C'est pourquoi, s'il dit : Le vin des Canaries est agréable, il admettra volontiers qu'un autre le reprenne et lui rappelle qu'il doit plutôt dire : cela est agréable pour moi ; et ce, non seulement pour ce qui est du goût de la langue, du palais et du gosier, mais aussi pour ce qui peut être agréable aux yeux ou à l'oreille de chacun. (…) En ce qui concerne l'agréable, c'est donc le principe suivant qui est valable : à chacun son goût (pour ce qui est du goût des sens).
Il en va tout autrement du beau. Il serait (bien au contraire) ridicule que quelqu'un qui se pique d'avoir du goût songeât à s'en justifier en disant : cet objet (l'édifice que nous avons devant les yeux, le vêtement que porte tel ou tel, le concert que nous entendons, le poème qui se trouve soumis à notre appréciation) est beau pour moi. Car il n'y a pas lieu de l'appeler beau, si ce dernier ne fait que de lui plaire à lui. Il y a beaucoup de choses qui peuvent avoir de l'attrait et de l'agrément, mais, de cela, personne ne se soucie ; en revanche, s'il affirme que quelque chose est beau, c'est qu'il attend des autres qu'ils éprouvent la même satisfaction ; il ne juge pas pour lui seulement mais pour tout le monde, et il parle alors de la beauté comme si c'était une propriété des choses.  »   



Emmanuel Kant

 

27 septembre 2014

L'art, c'est le rare

création photographique de Krayem Al Janobi 


« L'art, c'est le rare. Or, si, à côté d'un éléphant magnifique, on m'en montre une douzaine presque aussi beaux, le premier ne m'étonne plus.  »   



Jules Renard

25 septembre 2014

décadence

Hôtel de Matignon 57, rue de Varenne. 75007 Paris. 


« Il me semble que la décadence d’une civilisation commence lorsque les édifices sont détournés de leur destination originelle. J’ai fait cette réflexion au spectacle des châteaux de Dordogne aménagés en colonies de vacances, des hôtels du faubourg Saint-Germain transformés en administrations et de ceux du Marais en maisons de commerce. Après cela, combien de siècles faut-il pour que la civilisation renaisse, c’est-à-dire arrive à l’accord de ses maisons avec ses besoins, autrement dit encore, à l’épanouissement de l’architecture ? » 

 Jean Dutourd

23 septembre 2014

L'âne vêtu de la peau du lion



Who was I kidding ? par Nicolas Hicks, 2011 


Un Âne ayant trouvé par hasard la peau d’un Lion, s’en couvrit le dos sur-le-champ, et se para de cette dépouille. Les autres bêtes qui le virent en cet équipage, et qui le prirent d’abord pour un véritable Lion, en furent alarmées, et se mirent à fuir de toute leur force. Le Maître à qui appartenait l’Âne, le cherchait de tous côtés, et fut tout étonné quand il le vit déguisé de cette sorte. L’Âne accourut vers son Maître, et se mit à braire. Sa voix et ses longues oreilles qu’il n’avait point cachées, le firent connaître malgré son déguisement. Son Maître le prit, et le condamna à son travail ordinaire.  

Ésope




De la peau du lion l’âne s’étant vêtu,
Était craint partout à la ronde;
Et bien qu’animal sans vertu,
Il faisait trembler tout le monde.
Un petit bout d’oreille échappé par malheur
Découvrit la fourbe et l’erreur :
Martin fit alors son office.
Ceux qui ne savaient pas la ruse et la malice
S’étonnaient de voir que
Martin Chassât les lions au moulin.
Force gens font du bruit en France,
Par qui cet apologue est rendu familier.
Un équipage cavalier
Fait les trois quarts de leur vaillance. 

Jean de La Fontaine





22 septembre 2014

Le vingt-deux septembre








Un vingt et deux septembre au diable vous partîtes,
Et, depuis, chaque année, à la date susdite,
Je mouillais mon mouchoir en souvenir de vous... 
Or, nous y revoilà, mais je reste de pierre,
Plus une seule larme à me mettre aux paupières :
Le vingt et deux septembre, aujourd'hui, je m'en fous.

On ne reverra plus, au temps des feuilles mortes,
Cette âme en peine qui me ressemble et qui porte
Le deuil de chaque feuille en souvenir de vous... 
Que le brave Prévert et ses escargots veuillent
Bien se passer de moi et pour enterrer les feuilles :
Le vingt-e-deux septembre, aujourd'hui, je m'en fous.

Jadis, ouvrant mes bras comme une paire d'ailes,
Je montais jusqu'au ciel pour suivre l'hirondelle
Et me rompais les os en souvenir de vous... 
Le complexe d'Icare à présent m'abandonne,
L'hirondelle en partant ne fera plus l'automne :
Le vingt et deux septembre, aujourd'hui, je m'en fous.

Pieusement nous d'un bout de vos dentelles,
J'avais, sur ma fenêtre, un bouquet d'immortelles
Que j'arrosais de pleurs en souvenir de vous...
Je m'en vais les offrir au premier mort qui passe,
Les regrets éternels à présent me dépassent :
Le vingt et deux septembre, aujourd'hui, je m'en fous. 

Désormais, le petit bout de cœur qui me reste
Ne traversera plus l'équinoxe funeste
En battant la breloque en souvenir de vous...
Il a craché sa flamme et ses cendres s'éteignent,
A peine y pourrait-on rôtir quatre châtaignes : 
Le vingt et deux septembre, aujourd'hui, je m'en fous.

 Et c'est triste de n'être plus triste sans vous 

 Georges Brassens





21 septembre 2014

Titien par Delacroix



Diane et Actéon, par Titien 1559-75
[cliquer sur l'image pour l'agrandir]



  « Ceux qui ne voient dans Titien que le plus grand des coloristes sont dans une grande erreur : il l’est effectivement, mais il est en même temps le premier des dessinateurs, si on entend par dessin celui de la nature, et non celui où l’imagination du peintre a plus de part, intervient plus que l’imitation. »  

   Eugène Delacroix


19 septembre 2014

finir...





Dans ce mot: « finir », prononcé lentement et comme étalé, je crois entendre le bruissement de perles remuées que font les vagues répandues sur le sable après beaucoup de culbutes.  



Jacques Chardonne

17 septembre 2014

Toi qui blessas Vénus

Vénus blessée par Diomède et sauvée par Iris, par Joseph-Marie Vien 


Toi qui blessas Vénus, ah, si Vénus te blesse, Diomède, bénis sa force, et sa faiblesse



Paul-Jean Toulet

15 septembre 2014

Néant

Christ mort, par Annibal Carrache, 1582 


c'est du Néant qu'ils ont tiré leur Dieu :
quoi d'étonnant, s'il s'est pour eux, réduit à néant ?



Friedrich Nietzsche

13 septembre 2014

entre un chat et un Rembrandt




« Dans un incendie, entre un Rembrandt et un chat, je sauverais le chat »   


Alberto Giacometti






La Sainte Famille au rideau, Rembrandt 1646 




11 septembre 2014

Le roi est nu


Le nouveau Pearl Harbour 


« Il y a ceux qui ne voient pas que le roi est nu. Pas pour autant moins nombreux que ceux qui, le voyant, choisissent de se taire »

 Bruno Favrit



9 septembre 2014

Les quatres cavaliers de l'apocalypse

Les quatre cavaliers de l'Apocalypse par Victor Vasnetsov, 1887 



Les quatre cavaliers de l'Apocalypse par Albrecht Dürer 


Puis je vis l'Agneau ouvrir le premier sceau, et j'entendis l'un des quatre Animaux proférer comme un coup de tonnerre : «Viens ». Je vis paraître alors un cheval blanc; son cavalier tenait un arc, on lui remit une couronne et il sortit en vainqueur pour vaincre encore. Lorsqu'il ouvrit le deuxième sceau, j'entendis le deuxième Animal dire : «Viens » ; il sortit un autre cheval, roux ; il fut donné à son cavalier d'ôter la paix de la terre, de façon qu'on s'entre-tuât ; et on lui remit une grande épée. Lorsqu'il ouvrit le troisième sceau, j'entendis le troisième Animal dire : «Viens » ; je vis paraître un cheval noir , dont le cavalier portait une balance à la main, et j'entendis au milieu des quatre Animaux une sorte de voix proclamer : « Un denier la mesure de blé ! Un denier les trois mesures d'orge ! Quant à l'huile et au vin, épargnez les !». Lorsqu'il ouvrit le quatrième sceau, j'entendis la voix du quatrième Animal dire : «Viens » ; et je vis paraître un cheval verdâtre, dont le cavalier s'appelle la Mort ; le séjour des morts l'accompagnait. Il leur fut donné pouvoir sur le quart de la terre, pour occire par le glaive, la famine et la peste, et par les fauves.  


Saint Jean


Les quatre cavaliers de l'Apocalypse par Matthias Gerung 




Les quatre cavaliers de l'Apocalypse par Facundus, 1047 







7 septembre 2014

Mythologie nordique

Audhumla, la vache nourricière par Nicolai Abraham Abildgaard 


« Au début, il n'y avait rien. Ni ciel, ni terre, ni étoiles, ni lune, ni soleil. Ce vide était appelé Ginnungagap (ce qui veut dire l’abîme). Au nord se trouvait le Niflheim (le monde de la glace et des brumes), et au sud se trouvait de Muspelheim (le pays de feu, gardé par le géant Surt). Les douze rivières, nommées Heligavar, coulaient du monde des morts vers l’abîme, qui, à son contact, gelaient et formaient de la glace. En provenance du Muspelheim, des nuages brûlants se dirigeaient vers l’abîme, et au contact de la glace, formaient du brouillard. De ce brouillard tombèrent alors des gouttes d’eau, qui donnèrent naissance aux filles du gel, ainsi qu’au premier géant, Ymir. Ce dernier fut le grand-père d’Odin. En même temps apparut Audhumla, la vache nourricière. De ses pis coulaient quatre rivières de lait, dont Ymir se nourrissait. Cette dernière léchait continuellement la glace de Ginnungagap, d’où naquit Buri : le premier jour, ses cheveux apparurent ; le deuxième jour, l’on vit sa tête ; et le troisième jour, il fut achevé. Par la suite, ce dernier engendra Bor, qui épousa Bestla, fille d’un géant de glace. Trois garçons naquirent de leur union : Odin, Vili et Vé. C’est alors qu’Odin et ses deux frères tuèrent Ymir. Puis, ils créèrent le ciel et la terre avec son cadavre. Son sang forma la mer, son corps forma la terre, ses os formèrent les montagnes, ses cheveux formèrent les arbres, et son crâne forma les cieux En outre, les larves qui rongeaient le cadavre d’Ymir servirent à Odin et ses frères pour créer les Nains. Ces derniers, vivant sous terre, étaient très adroits dans les travaux manuels. Quatre d’entre eux, des nains gigantesques, Nordi, Sudri, Austri et Westri, servirent à soutenir la voûte céleste, et donnèrent leurs noms aux quatre points cardinaux. Puis, Odin, Vili et Vé créèrent le temps en utilisant le cerveau d’Ymir. Enfin, les trois frères décidèrent de noyer les descendants d’Ymir dans son sang. Seulement, l’un de ses petits fils, Bergelmir, parvint à prendre la fuite, accompagné par sa compagne. Alors, Odin et ses frères formèrent un rempart à l’aide des cils d’Ymir, protégeant le domaine de Midgard, le monde des humains, des attaques de ses ennemis. 
Odin et ses frères donnèrent par la suite naissance aux premiers humains grâce à des arbres : le premier homme fut crée d’une branche de frêne (d’où son nom, Ask.), la première femme fut créée avec une branche de bouleau (d’où son nom, Embla.). .... »   

Audhumla lkéchant Buri, manuscrit islandais



5 septembre 2014

cet enfant si peu enfantin



Photo d'Yukio Mishima enfant 


  « Pendant de nombreuses années, j'ai soutenu que je pouvais me rappeler des choses vues à l'époque de ma naissance. Chaque fois que je tenais de tels propos, les grandes personnes commençaient par rire, puis, se demandant si je ne cherchait pas à les mystifier, elles considéraient avec antipathie le visage de cet enfant si peu enfantin. » 


   Yukio Mishima





3 septembre 2014

Casino des Lumières crues






Un soir des plages à la mode on joue un air
Qui fait prendre aux petits chevaux un train  d’enfer
Et la fille se pâme et murmure Weber
Moi je prononce Wèbre et regarde la mer  


Louis Aragon



  Invitation à la valse de Carl Maria von Weber , orchestré par Hector Berlioz



1 septembre 2014

Le vipereau




Il glisse contre la mousse du caillou comme le jour cligne à travers le volet. Une goutte d'eau pourrait le coiffer, deux brindilles le revêtir. Âme en peine d'un bout de terre et d'un carré de buis, il en est, en même temps, la dent maudite et déclive. Son vis-à-vis, son adversaire, c'est le petit matin qui, après avoir tâté la courtepointe et avoir souri à la main du dormeur, lâche sa fourche et file au plafond de la chambre. Le soleil, second venu, l'embellit d'une lèvre friande. Le vipereau restera froid jusqu'à la mort nombreuse, car, n'étant d'aucune paroisse, il est meurtrier devant toutes.   



René Char